Le règlement (UE) 2023/1804 du 13 septembre 2023, dit AFIR pour Alternative Fuels Infrastructure Regulation, est entré en vigueur le 13 avril 2024. Il fixe à tous les États membres de l'Union européenne un calendrier contraignant de déploiement de bornes de recharge sur le réseau routier transeuropéen TEN-T, et impose aux opérateurs des règles d'interopérabilité, de transparence tarifaire et de paiement qui s'appliquent à l'ensemble du parc public.
Trois ans après son entrée en vigueur, AFIR a deux effets observables sur le marché IRVE français. D'abord, il a stabilisé un cadre que la loi française (LOM, programme ADVENIR) traitait jusqu'ici sur le seul périmètre du bâti et des copropriétés - il ouvre désormais le segment des axes routiers et des aires d'autoroutes à un déploiement massif. Ensuite, il professionnalise les opérateurs : les obligations d'interopérabilité, de paiement sans abonnement et de fiabilité créent une barrière à l'entrée qui exclut les acteurs sous-capitalisés et redonne de la valeur à l'ingénierie d'exploitation.
Pour un opérateur IRVE qui adresse les comptes-clés foncières d'autoroutes, gestionnaires d'aires de service et collectivités territoriales sur les axes routiers stratégiques, AFIR n'est pas un dispositif lointain. C'est aujourd'hui le moteur principal d'arbitrage du carnet 2026-2027.
Quatre obligations qui structurent le marché 2025-2030
AFIR pose quatre familles d'obligations qui se cumulent.
Obligation 1 - Densité minimale sur le TEN-T pour les véhicules légers. Une station de recharge délivrant une puissance cumulée d'au moins 400 kW - dont au moins un point de charge de 150 kW ou plus - tous les 60 km sur le réseau TEN-T Central depuis fin 2025. Le réseau TEN-T Central français inclut les principaux axes autoroutiers : A1, A6, A7, A10, A26, A36, A61, A62, A63, A75, A89, axes de l'arc méditerranéen, axes transalpins.
Obligation 2 - Densité minimale sur le TEN-T pour les véhicules lourds. Chaque station du réseau TEN-T Central doit délivrer une puissance cumulée d'au moins 1 400 kW d'ici fin 2025, portée à 2 800 kW en 2027 puis 3 600 kW d'ici fin 2030, avec des points de charge individuels d'au moins 350 kW et un espacement de référence de 120 km. C'est un segment beaucoup plus capitalistique - chaque station poids lourds représente un investissement compris entre 1 et 3 M€.
Obligation 3 - Capacité agrégée par station. D'ici le 31 décembre 2027, chaque station devra fournir au minimum 600 kW de capacité totale sur le TEN-T Central, dont au moins deux points de charge d'au moins 150 kW. C'est le critère qui transforme une simple borne unitaire en station multi-points, et qui mécanise le modèle économique des opérateurs.
Obligation 4 - Paiement sans contact, transparence tarifaire, interopérabilité. Applicable depuis avril 2024 sur toutes les nouvelles bornes et en rétrofit progressif sur le parc existant. Chaque borne doit accepter le paiement par carte bancaire ou contactless sans abonnement préalable, afficher le prix en €/kWh, et exposer un point d'accès en temps réel sur les statuts d'occupation et les pannes.
Le calendrier détaillé France - VL puis poids lourds
Le découpage du calendrier AFIR sur les trois prochaines années se lit comme suit pour un opérateur IRVE français.
Décembre 2025 (échéance dépassée). Densité 400 kW cumulés (dont un point d'au moins 150 kW) tous les 60 km sur TEN-T Central VL. L'État français a publié plusieurs rapports d'avancement - la quasi-totalité du linéaire est désormais conforme, avec quelques zones blanches résiduelles sur les axes secondaires du TEN-T Global (réseau étendu).
Décembre 2027. Capacité 600 kW par station sur TEN-T Central VL. C'est l'échéance pivot de 2026-2027 - toutes les stations qui ont été dimensionnées en 2024-2025 sur la base de 400 kW cumulés vont devoir être upgradées pour atteindre 600 kW agrégés. C'est ici que se joue, dans les dix-huit mois qui viennent, le carnet des opérateurs d'infrastructure.
Décembre 2030. Montée en puissance des obligations poids lourds sur le réseau TEN-T Central (jusqu'à 3 600 kW cumulés par station, espacement de référence 120 km). C'est le second cycle d'investissement, beaucoup plus capitalistique.
Pour la France, l'enjeu est conséquent. Le linéaire de TEN-T Central est de l'ordre de 12 000 km, ce qui implique environ deux cents stations conformes a minima - beaucoup plus si l'on intègre les aires bidirectionnelles. Le rythme d'investissement induit sur la période 2025-2027 dépasse le milliard d'euros à l'échelle du marché national.
Le paiement sans contact et la transparence tarifaire - application immédiate
L'obligation la plus immédiate, et la plus opérationnellement contraignante pour les opérateurs, est celle du paiement sans contact et de la transparence tarifaire. Depuis avril 2024, toute nouvelle borne mise en service sur le territoire européen doit :
- Accepter le paiement par carte bancaire (contact ou sans contact) sans aucun abonnement, badge dédié ou inscription préalable.
- Afficher en temps réel et de manière visible le prix par kWh, le prix par minute si tarif horaire, et les éventuels frais fixes.
- Permettre l'accès aux données de disponibilité (occupation, panne, puissance effective délivrée) via une interface ouverte.
Cette obligation s'applique aussi aux bornes en rétrofit, avec un calendrier progressif pour le parc existant. À fin 2026, la conformité doit être atteinte sur 100 % des bornes installées sur le TEN-T par les opérateurs gestionnaires d'aires de service. Sur le parc urbain et résidentiel, la pression est plus diffuse mais les utilisateurs et les associations de consommateurs commencent à signaler les manquements - avec un risque réputationnel non négligeable.
Cas-type - un opérateur IRVE qui structure son offre TEN-T
Prenons un opérateur IRVE français de taille moyenne, soixante personnes, présent jusqu'ici sur le résidentiel collectif (copropriétés via ADVENIR) et le tertiaire (parkings d'entreprises). L'ouverture du segment TEN-T en 2025-2026 transforme le profil de l'entreprise.
La cible commerciale change : ce ne sont plus les syndics de copropriété ou les directions immobilières tertiaires, mais les opérateurs d'aires de service autoroutières (concessionnaires Vinci, Sanef, APRR, etc.), les gestionnaires d'aires de repos publiques, et les collectivités propriétaires de stations-relais sur les axes secondaires. Cycle de décision long (12 à 18 mois), tickets unitaires plus élevés (1 à 3 M€ par station), et exigences de service de niveau opérateur - disponibilité 99,5 %, télésurveillance 24h/24, intervention sous quatre heures.
Brique technique : structures multi-points calibrées 600 kW agrégés, capacité de raccordement Enedis HTA, partenariats avec un fournisseur de bornes éprouvé sur les modèles 350 et 400 kW (peu de fabricants français à ce stade - opportunité d'intégration européenne).
Brique commerciale : structuration d'une cellule comptes-clés dédiée aux concessionnaires d'autoroutes et aux collectivités gestionnaires d'aires. C'est un marché à très peu de décideurs nationaux - qui se court-circuite en construisant des références démonstratives sur deux à trois stations pilotes en 2026.
Brique opérationnelle : montée en compétence sur la supervision multi-stations, intégration des protocoles OCPP, gestion des contrats de roaming inter-opérateurs (Plug'N'Charge, Hubject, etc.) qui sont la condition pratique de l'interopérabilité AFIR.
Sur un horizon vingt-quatre mois, un opérateur de cette taille peut viser entre cinq et douze stations TEN-T engagées, pour un volume CAPEX cumulé entre 6 et 25 M€, et un revenu d'exploitation récurrent qui se construit dès la mise en service.
Articulation avec ADVENIR et la LOM
AFIR ne remplace pas la loi LOM ni le programme ADVENIR. Les trois cadres se cumulent et s'articulent.
La LOM porte sur le bâti non résidentiel - parkings d'entreprises, copropriétés, locaux publics. Elle structure le marché du résidentiel collectif et du tertiaire urbain.
ADVENIR finance les déploiements en copropriété, sur parkings d'entreprises, en voirie et pour les flottes - voir notre article dédié au barème ADVENIR 2026.
AFIR couvre le segment qui n'était pas traité par les deux dispositifs précédents : les axes routiers à fort trafic, les aires de service autoroutières, les stations-relais des collectivités sur les corridors longue distance. C'est donc un troisième pilier, complémentaire, qui crée son propre segment économique.
Pour un opérateur IRVE qui veut couvrir l'ensemble du marché français, la lecture stratégique est claire : LOM plus ADVENIR pour la prospection volume sur le résidentiel et le tertiaire local, AFIR pour les comptes-clés et l'infrastructure longue distance. Les deux cellules commerciales sont distinctes, les cycles de vente différents, et les compétences techniques partiellement spécifiques (en particulier sur la HTA et le raccordement Enedis).
FAQ
Quels axes routiers français sont concernés par AFIR ?
Le réseau TEN-T Central français comprend les principaux axes autoroutiers : A1 (Paris-Lille), A6 (Paris-Lyon), A7 (Lyon-Marseille), A10 (Paris-Bordeaux), A26 (Calais-Troyes), A36 (Beaune-Strasbourg), A61 (Toulouse-Narbonne), A62 (Bordeaux-Toulouse), A63 (Bordeaux-Bayonne), A75 (Clermont-Béziers), A89 (Bordeaux-Lyon), ainsi que l'arc méditerranéen et les axes transalpins. Le TEN-T Global étend ce périmètre aux autres axes nationaux structurants - calendrier d'application décalé.
Quelle puissance minimale par station d'ici fin 2027 ?
D'ici le 31 décembre 2027, chaque station du TEN-T Central pour véhicules légers devra délivrer au moins 600 kW de capacité totale agrégée, dont au moins deux points de charge d'au moins 150 kW. C'est une obligation de capacité - pas de nombre de bornes. Une station avec quatre bornes 150 kW respecte la cible (4 × 150 = 600 kW). Une station avec deux bornes 350 kW la respecte également (2 × 350 = 700 kW).
Le paiement sans contact est-il obligatoire sur les bornes existantes ?
Oui, avec un calendrier progressif. Toutes les bornes mises en service après avril 2024 doivent immédiatement permettre le paiement par carte bancaire sans abonnement. Le parc existant doit être mis en conformité selon un calendrier différencié - applicable à 100 % sur le TEN-T à fin 2026, et progressif pour le parc urbain. Les opérateurs qui ne s'y conforment pas s'exposent à une action des services de contrôle de l'État membre, dont les modalités françaises sont précisées par le Ministère de la transition écologique.
AFIR finance-t-il les déploiements, ou impose-t-il seulement les obligations ?
AFIR n'apporte pas de financement direct - c'est un règlement d'obligation, pas un programme d'aide. Le financement est laissé à la charge des opérateurs et des États membres, qui peuvent mobiliser des dispositifs nationaux (en France, programme ADVENIR pour certains segments éligibles) ou européens (Connecting Europe Facility, CEF, qui co-finance certaines infrastructures TEN-T sur appel à projets). Pour les axes prioritaires, les opérateurs montent typiquement des dossiers CEF en parallèle des contrats avec les concessionnaires d'autoroutes.
Sources
Les chiffres et références cités ci-dessus sont sourcés sur les sites officiels suivants. Cadre légal européen : règlement (UE) 2023/1804 du 13 septembre 2023 (AFIR). Page de référence France : Ministère de la transition écologique sur le développement des bornes de recharge. Cadre national complémentaire : loi n° 2019-1428 du 24 décembre 2019 (LOM). Programme de financement : ADVENIR (advenir.mobi). Recoupement avec les autres articles du blog : barème ADVENIR copropriété 2026, loi APER parkings.
Article publié le 31 mai 2026 par Hugo Graziano. Un opérateur IRVE qui veut ouvrir son carnet sur le segment TEN-T et structurer une cellule comptes-clés concessionnaires d'autoroutes peut demander un diagnostic Momento.AI - trente minutes, et une cartographie des stations TEN-T à upgrader sur sa zone en sortie.

